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Gilles Perraudin, architecte: " Le bon sens architectural "

Découvrant au fil de son utilisation les vertus environnementales indiscutables de la pierre, Gilles Perraudin va devenir le véritable inspirateur d'une expression architecturale qui rassemble tout ce qu'il recherche dans son travail : une sobriété expressive, l'effacement de l'architecte devenant simple médiateur entre la matière et les désirs humains, la possibilité pour les sociétés de retrouver une identité en relation avec leur lieu de vie, la primauté du spirituel de l'homme/architecte sur la technostructure ingéniériale dévouée aux valeurs matérialistes.


L'architecture de la nécessité

Gilles Perraudin est un architecte résolument moderne dont la part de l’œuvre sans doute la plus remarquable est attachée à un matériau immémorial: la pierre. Non la pierre a priori, par référence au passé, mais la pierre pour ses qualités objectives et actuelles, à la fois moderne puisqu’elle répond aux questions d’aujourd’hui, et au-delà des âges puisqu’elle fut depuis toujours utilisée.

C’est avec la pierre dorée du Gard, celle-là même avec laquelle les romains construisirent le fameux pont du même nom, que Gilles Perraudin construisit pour lui-même en 1998 un chai viticole à Vauvert près de Nîmes. Ce chef-d’œuvre monastique, dans lequel l’architecte installa pour un temps son agence d’architecture, est emprunt de cette simplicité à la fois si évidente et si difficile à atteindre, et que certains d’entre nous poursuivent leur vie durant comme un idéal.

C’est cette admirable simplicité que tous admirent au Thoronet, abbaye cistercienne qui inspira à Fernand Pouillon son magnifique roman « Les pierres sauvages », roman qui relate la construction de cette abbaye au XIIe siècle, et parle du rapport du maître d’ouvrage à la pierre qu’il a choisie, à sa résistance, à sa vie particulière, une vie sauvage dont il aime la résistance même, et qu’il se refuse à étouffer.

Car cette simplicité des architectures de pierre de Gilles Perraudin semble bien en effet commandée par la pierre elle-même, par son caractère et la nécessité qui en découle. Nous croyons d’ordinaire que l’esprit doit commander à la matière, l’assujettir à nos décisions pour atteindre l’ordre et la beauté de l’architecture. Mais il semble bien que ce soit au contraire la pierre, matériau noble s’il en est, qui impose ici son ordre à l’esprit qui lui obéit, et que c’est même à cette condition que l’architecture qui en résulte atteint à cette présence particulière, celle d’un fait d’art, artificiel et naturel à la fois, dressé dans son site comme s’il y avait toujours été. « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant » cette phrase de Francis Bacon prend ici un sens pleinement architectural.

Ainsi engagé, par la même nécessité impérative que commande la pierre à qui veut s’en rendre maître, Gilles Perraudin a été porté à considérer l’ensemble du cycle de son extraction, de son transport et de sa mise en œuvre, dans une perspective économique et écologique. Gilles Perraudin milite aujourd’hui — il a fondé une « académie de la pierre » — pour le renouvellement de cette filière oubliée depuis l’avènement du béton, filière qui a toute sa pertinence à l’heure d’un « développement durable » intelligemment entendu.

Et c’est en pierre que l’architecte a récemment construit entre autres œuvres récentes des logements sociaux sur la ZAC de Monge croix du sud, à Cornebarrieu —œuvre d’une grande simplicité et dignité qui nous renvoie immanquablement aux 200 logements que Fernand Pouillon réalisa à Aix au début des années 50, avant cette longue éclipse de la pierre dans la construction moderne. Car si le béton armé a pu être appelé la pierre du XX° siècle, la pierre est incontestablement le béton de toujours.

Si l’on confronte alors ces derniers logements en pierre avec les premiers logements en pisé de L’Isle d’Abeau que Gilles Perraudin a réalisés au début de sa carrière dans les années 80, on prend la mesure de cet intérêt constant pour les matières brutes, non transformées, et on s’étonne alors de la surprenante continuité de cette œuvre à peu près unique à une époque qui se caractérise par un changement accéléré dans tous les domaines, une époque où les architectes semblent pris par une fièvre de changement, de mouvement, et le souci constant de rester dans le vent, jusqu’à nous faire songer souvent au monde de la haute couture. L’ordre lumineux et serein, quasi monastique des architectures en pierre de Gilles Perraudin nous rappelle alors que notre monde n’est pas coupé de ses racines, et reste au fond jusqu’en sa modernité la plus rigoureuse, solidaire de la terre et du temps.

C’est pourquoi la modernité d’une telle œuvre échappe-elle au temps comme les productions de la nature elle-même, toujours les mêmes et pourtant toujours nouvelles, contredisant ainsi la triste prophétie de Dante selon laquelle " la modernité est peut-être ce qui ne saurait durer ".

Texte de Stéphane Gruet (Architecte, philosophe), le 13 décembre 2011. Source: cmaville.org

Gilles Perraudin

Gilles Perraudin fait des études d’ingénierie à l’école de “La Martinière” à Lyon (1970), puis commence l’Ecole d’Architecture de Lyon (1977). Au cours de cette formation, il n’a jamais dissocié la relation entre penser et construire. Fasciné par l’architecture vernaculaire et la relation homme/climat/habitat, il va faire une expérience déterminante dans l’atelier d’André Ravéreau (grand prix d’architecture de l’Agha Khan) qui vit et travaille dans la région du M’zab en Algérie.

En 1980, il est lauréat du premier Concours Européen d’Énergie solaire passive, grâce à une maison qui contient déjà tous les grands principes qui trouveront leurs applications dans ses futures réalisations.

En particulier celui de “l’enveloppe microclimatique” qui trouvera son parachèvement dans le projet de l’Académie de Herne en Allemagne et du Collège de Vauvert (non construit).

Engagé dans la mouvance qui rejette le modèle consumériste occidental, Gilles Perraudin définit les bases d’une “architecture située”. Il réalise des maisons utilisant le pisé, le bois et matériaux issus de la construction de hangars standardisés, constituant les bases d’un corpus constructif.

La découverte et l’étude de l’architecture de Louis Kahn vont permettre à Gilles Perraudin de renouer avec les grands modèles de l’architecture antique et d’une tradition française rationaliste. La construction de l’école de la Lanterne à Cergy-Pontoise puis de l’école d’Architecture de Lyon laisse transparaître une nouvelle dimension du travail de Gilles Perraudin : celle de la constitution d’un lieu où la dimension matérielle de l’œuvre s’efface devant une inspiration spirituelle et poétique.

L’agence poursuit une “recherche patiente” basée sur le respect et l’économie des ressources, l’emploi des matériaux naturels, limitant ainsi la dépense énergétique, qui va devenir un leitmotiv récurrent de cette attitude.

C’est avec la construction du Chai de Vauvert en 1998 que Gilles Perraudin remet en œuvre un matériau naturel des plus communs : la pierre, qui va prendre une place de plus en plus importante dans ses dernières réalisations. 

Source: cmaville.org