Dans le plus grand musée à ciel ouvert du monde : l’Ahaggar, ce berceau de l’humanité

La rédaction
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Considéré comme le plus grand musée à ciel ouvert du monde, l’Ahaggar n’abrite pas moins des îlots de vie où la tradition tranquille des Touareg apprend sereinement à tirer profit du progrès. Notre reporter est allé à leur découverte.
La guelta Afilal, une des attractions naturelles, lovée au cœur du parc national de l’Ahaggar.

Atlanthropus Mauritanicus. C’est sous ce nom savant, que les scientifiques lui ont attribué, que se cache l’un des ancêtres les plus reculés des Algériens. Cet homme vivait dans le Sahara central à une époque où il était une forêt tropicale peuplée de grands mammifères. Il y a de cela 1,5 à 2 millions d’années, cet homo erectus de bonne famille a inventé une technique révolutionnaire pour son temps. Il se mit à façonner des outils, principalement des bifaces et des hachereaux. Les scientifiques diront que ce vénérable ancêtre, dont personne ne se revendique aujourd’hui, a utilisé la technique dite de Tabelbala-Tachenghit, du nom de deux localités du désert algérien. Cela donnait des outils plus aiguisés et plus performants pour la chasse. C’était là un petit geste pour l’homme mais un grand pas pour l’humanité, qui a pu se nourrir un peu plus et un peu mieux.  

C’est dans le massif de l’Ahaggar, le long des berges des oueds à acacias ou bien sur les parois rocheuses d’innombrables volcans éteints, que l’on peut suivre, pas à pas, l’histoire de cet ancêtre qui émerge lentement de la nuit des temps. A travers une passionnante saga, on peut le voir inventer des outils pour couper sa viande puis domestiquer le feu pour la cuire. On peut également le voir apprendre à enterrer ses morts, inventer la parure et l’art figuratif, maîtriser la technique de la terre cuite pour fabriquer ses poteries et bien d’autres choses encore qui feront de lui l’homme moderne que l’on connaît aujourd’hui. Sur les gravures rupestres de l’Ahaggar et du Tassili, à travers de superbes scènes de la vie de tous les jours, on peut le voir quittant lentement un mode de vie basé sur la chasse et la prédation, pour devenir un pasteur agriculteur sédentaire. La première halte qui s’impose à Tamanrasset est celle du musée de la ville, où une exposition pédagogique vous retracera tout ce parcours.  

Sur les gravures rupestres retrouvées sur des milliers de sites, comme dans un documentaire animalier figé, vous verrez des girafes, des rhinocéros, des éléphants, des antilopes, des chevaux gambader dans un désert qui fut un jour une forêt verdoyante parcourue par de puissants fleuves. Ce proto amazigh, dont il est question plus haut, était un artiste né qui ne faisait pas dans la demi-mesure : le bovidé de Tin Taghit dépasse les 5 m de longueur, la girafe de Oued Djerat vous considère du haut de ses 8 m et le «Grand dieu», à Sefar mesure 3 m de haut. C’est au moment où apparaît le dromadaire et que le Sahara prend le relief qu’on lui connaît aujourd’hui, que ce génial ancêtre invente une dernière chose : l’écriture, tout simplement. Le Tifinagh, cet alphabet amazigh, compte parmi les plus anciennes écritures humaines.  

«L’Ahaggar est le plus grand musée à ciel ouvert du monde», déclare Farid Ighil Ahriz, qui connaît bien l’endroit pour avoir dirigé pendant des années l’Office du parc national de l’Ahaggar. Ce paradis des géologues est, en effet, un gigantesque livre ouvert où l’on peut lire l’histoire de la terre de site en site. L’Ahaggar n’est pas seulement un musée figé où l’on peut s’extasier sur le passé de la terre ou sur nos ancêtres. C’est aussi une culture riche et vivante portée par une société dynamique capable de concilier l’imzad et la guitare électrique, le chameau et le 4x4, l’université et l’habit traditionnel…

Dans l’Ahaggar, pays de montagnes vieilles comme le monde, la nature et la culture se sont intimement imbriquées l’une dans l’autre. «Chaque mont porte un nom et chaque nom une légende», vous dit-on.

Biyat, la mémoire de l’imzad


Elle porte fièrement ses 90 ans. Silhouette haute et fine comme la plupart des femmes targuies, ses gestes et ses paroles sont d’une douceur infinie. De ses doigts longs et fins, Biyat manie l’imzad avec des gestes empreints de sacralité. Nous sommes à Tizzitt. Petit hameau coincé entre un oued sec et un flanc de montagne déchiqueté. Quelque part au cœur de l’Atakor, dans cet Ahaggar aux allures de continent perdu. Nous avons pleinement conscience d’être des privilégiés.

Dans une vieille maison de terre séchée, sous un toit de roseaux où des oiseaux ont fait leurs nids, Biyat nous gratifie d’un moment magique. Sur une couverture posée à même le sol, elle joue de l’imzad, accompagnée par la poésie de son frère presque aussi âgé qu’elle. Biyat arrache à son instrument des complaintes hors d’âge qui évoquent les mystères d’un peuple et d’un pays qui détiennent les clés de la mémoire de l’humanité. Des gens simples, bons comme le thé qu’ils s’empressent de partager avec vous. Le petit village est habité par des gens de la même famille, appartenant à la tribu des Kel Ghella. Selon Edabir Outit, le patriarche de la tribu qui ne s’exprime qu’en tamacheq, Tizzitt s’est reconstitué après avoir été razzié une première fois à une époque où le ghezzou pouvait venir des tribus du Mali, du Niger, du Tassili N’adjers ou des Arabes. Il a été razzié une deuxième fois par les Français à leur arrivée dans le désert.

Le village dispose aujourd’hui d’un groupe électrogène qui fournit un peu d’électricité la nuit et les enfants sont scolarisés à Idelès, distante de 15 km de piste poussiéreuse à travers le lit d’un oued. Cependant, le temps ne s’est pas figé. Certains des enfants de Tizzitt sont aujourd’hui des universitaires ou bien des cadres. Le village poursuit sa vie paisible de tous les jours. On continue à y faire un peu d’agriculture et beaucoup d’élevage.

La civilisation y arrive lentement, mais sûrement : le parpaing remplace peu à peu l’adobe, le puits remplace la foggara. Après une courte visite, nous quittons Tizzitt à regret. Contents d’avoir rencontré Biyat. Cette vénérable dame est la preuve vivante d’une communauté qui tient absolument à sauvegarder son identité et sa culture. Cet art qu’elle a hérité de sa mère, elle ne veut pas le laisser s’éteindre avec elle, alors elle le transmet à quelques fillettes qu’elle a prises sous son aile. L’une des dernières joueuses d’imzad de l’Ahaggar, Biyat est devenue une école de la tradition. Elle est à elle seule un monument culturel vivant.

Le parc culturel de l’Ahaggar


Il est au cœur du Sahara central, le plus grand désert du monde, et s’étend sur une superficie qui représente 25% du territoire algérien. Créé en 1987, puis modifié en 2012, le Parc national est devenu le parc culturel de l’Ahaggar. Cet inestimable trésor de l’Algérie et de l’humanité entière, est géré par un office dont le siège se trouve à Tamanrasset, à près de 2000 km d’Alger. L’Office a pour charge de conserver, de protéger et de mettre en valeur des héritages naturels et culturels, où le patrimoine écologique et archéologique se conjuguent pour offrir aux touristes et aux scientifiques l’un des plus beaux sites de visite du monde. Onze portes d’accès gérées par l’Office du parc national de l’Ahaggar (OPNA) vous permettent d’accéder vers le plus grand musée à ciel ouvert du monde.

Ce n’est pas tout, car le patrimoine immatériel de l’Ahaggar, constitué de traditions orales, de musiques – telles que le tindi et l’imzad – de poésies et de légendes, est très important. Il y a également l’artisanat propre à l’Ahaggar, comme la vannerie, la poterie, le travail du cuir, des métaux, la bijouterie et le travail sur bois. A cela il faut ajouter le savoir-faire local et une pharmacopée traditionnelle vieille de plusieurs millénaires. Art rupestre, gravé ou peint se retrouve sur des milliers de sites, dont les plus anciens datent de plus de 8000 ans. L’Ahaggar est riche également d’innombrables monuments funéraires très anciens et dont le plus connu reste le tombeau de la reine targuie Tin Hinan, à Abalessa.

Ces vestiges prouvent que longtemps avant les pharaons, nos ancêtres maîtrisaient l’art de construire des monuments. «Les premiers vestiges dans la région remontent à plus d’un million d’années. Nous avons beaucoup d’artefacts, car l’Ahaggar est l’un des berceaux de l’agriculture avec le Japon et la Mésopotamie. A Amekni on a retrouvé des restes de céréales qui remontent à plus de 10 000 ans», souligne Ahmed Aouali, le directeur de l’Office du parc national de l’Ahaggar.  Avec le temps, le parc a finir par acquérir un grand savoir-faire en matière de protection de ce patrimoine naturel et culturel qui n’a pas d’équivalent dans le monde.

Plaidoyer pour un tourisme nouveau


Depuis trois ou quatre ans, le tourisme s’est tari à Tamanrasset pour cause de problèmes sécuritaires. La solution résiderait, peut-être, dans l’exploitation de l’énorme potentiel que représente le tourisme domestique. Chaque année, tournant le dos à l’un des plus beaux déserts du monde et à un patrimoine culturel historique et archéologique aussi riche que millénaire, trois à quatre millions d’Algériens se rendent en Tunisie ou en Turquie pour un tourisme primaire : hôtel 3 ou 4 étoiles, nourriture, plage et shopping.  Le plus averti de ces touristes nationaux ne pourrait citer que le coucher de soleil sur l’Assekrem. L’Algérie ne sait pas vendre ses charmes ni aux siens ni aux étrangers.

Le Sud, pour autant, est-il prêt à répondre à une éventuelle forte demande touristique ? Kamel Sadou, universitaire et expert ayant travaillé sur cette question dans le cadre d’une équipe socioéconomique, plaide pour un tourisme nouveau. Rencontré à Tamanrasset lors d’un colloque consacré aux Parcs culturels en Algérie, il veut bien nous en parler. «Tout d’abord, nous avons utilisé la notion de tourisme nouveau pour éviter de trancher dans la guerre des définitions. Ce tourisme nouveau est un tourisme respectueux de l’environnement, des hommes. Il ne s’inscrit pas uniquement dans la logique commerciale et il est différent des anciennes pratiques touristiques. Il est en rupture avec la chaîne de fabrication touristique actuelle, où un tour opérateur recrute un groupe de touristes dans des pays fournisseurs, généralement en Europe, fournit l’argumentaire touristique et donne le cahier des charges à des tours opérateurs nationaux ainsi qu’à des agences de voyages sous-traitantes qui sont cantonnées dans des tâches de pistage, de cuisine, etc. Ils font les circuits et puis c’est tout. Le deuxième aspect est dans le rapport à la population et à l’imaginaire. Le tourisme vendu est un tourisme de Sahara vide. Ce sont les grandes étendues où l’homme est absent. Il y a des tours où les touristes arrivent dans les aéroports, font les circuits et repartent sans rentrer dans les villes, sans rencontrer les gens. C’est un tourisme de stéréotypes qui descend en droite ligne des traditions occidentales des grands empires coloniaux. Le tourisme nouveau est la seule issue.» 

Ahmed Aouali souhaite un tourisme qui prend en compte la fragilité des milieux et des richesses en trouvant le moyen d’exploiter ses richesses tout en les préservant. « Même si la région est capable de recevoir énormément de touristes, je ne suis pas pour autant pour un tourisme de masse et je crois qu’il faut opter pour un tourisme thématique : un tourisme archéologique pour tous ceux qui sont intéressés par les gravures rupestres et les sites archéologiques. Un tourisme des grands espaces. Un tourisme scientifique du point de vue géologique, par exemple. Un tourisme durable auquel les populations nomades peuvent apporter quelque chose. Un tourisme religieux avec les ziarate, nombreuses dans la région, cela pour les nationaux ou l’ermitage du Père Foucauld à l’Assekrem. Il y en a pour tous les goûts. Il faut opter pour un tourisme orienté et contrôlé.»  Un tourisme respectueux des gens et surtout de la nature. Pour que les scientifiques qui auront à étudier la période actuelle dans quelques centaines de milliers d’années ne concluent pas que dans l’Ahaggar, à la fin de la période du bovidien, du caballin et du camelin, il y a eu celle des emballages en plastique. 

Djamel Alilat, El Watan du 31 octobre 2013

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