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Victor Lopez Cotelo: la réalité de l'architecture

Victor Lopez Cotelo, architecte madrilène né en 1947 a réalisé depuis 1979 plusieurs projets remarqués en Espagne, notamment, dernièrement plusieurs maisons et ensembles de logements à Saint Jacques de Compostelle. Victor Lopez Cotelo est professeur à la Technische Universität de Munich.

Une immémoriale modernité

Si l’abstraction permet à la pensée de s’élever hors des pesanteurs du monde, de se libérer de la matière et des contraintes du réel, pour répondre plus librement à un problème dans un espace imaginaire, il faut bien ensuite que notre conception idéale redescende sur terre, qu’elle renoue avec le réel et s’y enracine, sans quoi il en résulte ces formes abstraites et inattendues, étrangères au monde, et dont on peut douter de la nécessité : « Étalage de métaphore ; incantation vaine. Rien n’apparaît. C’est un monde d’images et l’image n’est rien. »

C’est lors du chantier que, le projet rencontrant le réel au travers les hommes, de la matière et des heures qu’il faut pour le bâtir, l’œuvre prend corps, et que l’art se fait sentir : « certes il n’y a point d’œuvre sans projet ; mais ce qui est œuvre d’art dans l’œuvre dépend seulement de l’exécution, et n’apparaît à l’artiste que dans l’exécution. » disait encore Alain, car « l’art est une manière de faire, non une manière de penser. »

L’œuvre construite de Víctor López Cotelo, rigoureusement moderne, est une magnifique démonstration de cette vérité trop souvent oubliée. S’il utilise tous les matériaux aujourd’hui disponibles, le fer, le verre et le béton armé, il utilise encore le bois et le granit surtout qui est en Galice, depuis des temps immémoriaux, le matériau privilégié des bâtisseurs. Le granit est ainsi ce qui fonde l’œuvre, son substrat et comme la matière-mémoire de cet architecte galicien d’origine, dont on peut découvrir l’œuvre sans doute la plus personnelle à Santiago de Compostela.

L’un des ensembles de logements construit sur les hauteurs, à l’est de Santiago, sur la ligne de plus forte pente en bordure du Parc Bonaval, intrigue au premier abord par sa discrétion et l’élégance de ses superstructures aperçues depuis le parc ; mais c’est en empruntant un pont couvert en bois teint de rouge qui traverse un chemin creux en contrebas, que l’on accède depuis le parc au cœur de l’ensemble résidentiel. C’est alors que nous allons de découverte en découverte, émerveillé : une fois passé le pont qui filtre les vues sur le chemin en contrebas, on remarque en premier lieu ces emmarchements qui montent et ces grandes dalles de granit au sol dont les joints larges sont comblés de cailloux de granit ajustés en chapelet, formant un maillage de cette mosaïque linéaire qui dessine ses filets pointillistes sur le sol. Puis on découvre en contrebas de la salle commune vaste et transparente sous laquelle on passe, ouverte de part et d’autre sur le parc et sur l’intérieur du quartier, et dédiée aux enfants de la résidence, des constructions basses de granit qui semblent sorties tout droit de l’histoire de cette vieille terre de Galice, comme si ces maisons n’avaient jamais cessé d’être habitées. En descendant les emmarchements du chemin creux qui longe le parc et relie les hauteurs du quartier, aux lisières de la campagne, à la vieille ville en contrebas, on longe ces maçonneries sans âge et ces étroites ouvertures, ouvrant sur le chemin creux, barrées de dalles granitiques qui forment une composition archaïque d’une modernité à rendre Mondrian jaloux. De même que pour ces murs cyclopéens sur lesquels sont assis les bâtiments, et dont les subtilités sont partout d’un même esprit ou, faudrait-il dire, des mêmes mains, tant on se prend à songer que l’architecte et le maçon ont œuvré ici d’une seule et même pensée, des mêmes gestes, d’un même amour pour la pierre et de la terre de Galice dont ils sont les enfants : « …toujours maître et toujours artisan ; l’un ne va pas sans l’autre. » Ces maçonneries sont-elles d’époque médiévale ou contemporaine, la question se pose et reste sans réponse certaine.

Tandis qu’au-dessus de ces murs sans âge, on devine ces terrasses aménagées en surplomb, ouvertes au sud sur le parc et dont on sent bien qu’elles sont investies et comme appropriées par des habitants qui s’y sont établis librement et où l’on ne discerne plus ce qui subsiste de l’histoire, ce qui relève du projet de l’architecte, et ce qui relève de ces habitants qui ont pris aujourd’hui librement possession des lieux pour continuer à vivre cette histoire. Ces constructions nous semblent vivre alors de cette vie simple et authentique des habitats anonymes du monde vernaculaire qui ne furent jamais d’aucun grand projet idéal, mais issus de l’accumulation des œuvres innombrables des vies dont les lieux gardent la mémoire. Car de l’ensemble de ces constructions, on ne parvient aujourd’hui qu’avec peine à distinguer ce qui préexistait de probables ruines présentes sur le site, et ce point où l’architecte a repris le fil de l’histoire, aujourd’hui ininterrompu, jusqu’à ces superstructures de bois, de verre, et d’acier qui sont évidemment contemporaines.

Partout en effet règne une même et subtile harmonie et élégance des solutions constructives, des joints et des assemblages, une égale sensibilité, inventivité et poésie des interventions qui sont tout à la fois modernes et sans âge et qui nous semblent ancrées toujours dans une même histoire, comme si elles avaient toujours été là, immémoriales et qui n’appartiennent à aucun temps. Tout ceci nous convainc alors de ce que c’est bien un même esprit, une même sensibilité, devenue si rare aujourd’hui alors qu’elle était si naturelle autrefois, qui trahissent l’architecte, non pas un de ces grands couturiers qui ont quitté la terre, mais un véritable un maître d’œuvre qui des hauteurs de l’idée a su renouer avec le réel : « Heureux qui orne une pierre dure, Artisan d’abord. »

Stéphane Gruet (Architecte, philosophe), le 20 mars 2012 (Source du texte)